Approcher le livre comme un acteur-réseau

Entretien avec Michel Nachez, chargé de recherche aux Éditions de l’Ill

   

Éditions de l’Ill : Michel, tu fais partie, depuis quelques mois, de notre équipe de R&D, sur un programme de recherche qui porte sur la « carrière du livre ». Peux-tu nous parler de ce que recouvre cet intitulé ? Il a l’air de suggérer que le livre n’est pas un simple objet, qu’il se comporte comme s’il pouvait, de lui-même, « faire carrière ».

Michel Nachez : Oui, l’idée est d’approcher le livre, non comme une chose inerte qui passe de mains en mains, mais comme un acteur : un acteur non-humain qui entretient des relations avec d’autres acteurs, humains et non-humains, au sein d’un réseau. Cette perspective est inspirée de la sociologie de l’acteur-réseau, à partir notamment des travaux de Bruno Latour et Michel Callon. Bien sûr, le livre n’est pas une entité dotée d’intention, comme peut l’être un humain. On devrait d’ailleurs plutôt parler d’actant que d’acteur. Mais l’actant ou l’acteur non-humain (qui peut être un objet, un animal, une organisation ou une entité métaphysique) se définit par une capacité propre à agir, à avoir un poids dans le déroulement de l’action. L’intérêt de l’approche, c’est qu’en étudiant les humains et les non-humains dans leurs relations réciproques, en faisant « comme si » les non-humains interagissaient avec les humains, dans une sorte de symétrie, on s’extrait de l’anthropocentrisme de nos cadres de pensée.

L’Ill : Une approche anthropologique, donc. Tu peux nous rappeler ton parcours ?

MN : Je suis anthropologue, en effet, avec une formation d’ethnologue au départ : j’ai fait ma thèse il y a une vingtaine d’années sur les états non ordinaires de conscience. Ces états, comme la transe chamanique ou le rêve lucide, amènent le sujet à rencontrer des entités de mondes invisibles. Une manière spontanée de traiter ces rencontres est de considérer ces entités comme des produits de l’imagination. Mais on passe à côté de quelque chose en se contentant de cela. Notre perspective anthropologique reste conditionnée par les cadres de pensée de notre culture, romano-chrétienne, qui distingue fortement entre monde réel et fiction, et entre les humains, d’un côté, et les animaux et les choses de l’autre. Comme si les humains étaient les seules entités à produire la société. Or, des entités non-humaines, comme Dieu, nos ancêtres, nos animaux domestiques ou les organisations dans lesquelles nous vivons, ont des effets concrets sur notre vie quotidienne. Aujourd’hui, je m’intéresse aux nouvelles technologies, aux jeux vidéo, à l’intelligence artificielle. On voit émerger des entités non-humaines que, bientôt, on ne pourra plus considérer comme de simples outils.

L’Ill : Qu’est-ce qui amène à s’intéresser au livre comme à un actant ? Est-ce le fait qu’il puisse devenir un objet interactif, voire intelligent ?

MN : Sans doute, et ce sera intéressant d’étudier le livre quand il sera devenu un compagnon doté d’intelligence artificielle. Mais nous n’en sommes pas là. Ce qui rend pertinente l’approche du livre comme acteur-réseau, c’est d’abord la révolution des réseaux, justement, et son impact sur les régimes de production et de circulation du livre. Depuis l’invention de l’imprimerie, la figure qui domine les modes classiques de production et de diffusion des textes, c’est celle de la « chaîne du livre ». Il faut se représenter ce que cette figure, comme les termes l’indiquent, a de linéaire et d’asymétrique : le livre est un objet produit par un acteur-auteur à destination d’acteurs-lecteurs, après avoir transité par les étapes de l’édition, de la fabrication et de la diffusion. Si le livre a du succès (traduisez : s’il se vend bien), c’est que l’auteur est bon et que le public l’a reconnu. Aujourd’hui, les technologies numériques et de réseau font émerger une structure de relations entre auteurs, lecteurs et autres acteurs, qui n’est plus linéaire, mais réticulaire, avec des interactions complexes, et surtout, réciproques entre acteurs, notamment des retours plus effectifs des lecteurs vers l’auteur.

L’Ill : Et ces transformations modifient le statut « épistémologique » du livre ?

MN : Oui. Dans le réseau qui se forme autour de lui, le livre se présente comme un actant central, c’est lui qui agrège autour de son contenu une communauté de co-auteurs, de sympatisants à son projet, d’acteurs facilitant sa production sur divers supports et sa diffusion, de lecteurs à qui sont donnés les moyens techniques (forums, réseaux sociaux…) de le commenter, le corriger, le réécrire ou lui écrire des suites, des versions alternatives, d’inventer d’autres textes ou d’autres contenus. Le texte apparaît comme une entité évolutive qui semble se servir des humains pour sa reproduction et sa transformation. Cette vision très différente, d’une part, invite à explorer les régimes essentiellement pluriels et participatifs du processus, d’autre part, à considérer le livre comme un actant en tant que tel.

L’Ill : Quelles méthodes de recherche peut-on mettre en place pour étudier ce « comportement » du livre ?

MN : Celle sur laquelle je travaille est de type expérimental : elle consiste à suivre, depuis le manuscrit initial, la carrière d’un ou plusieurs ouvrages considérés comme actants de leur diffusion, des controverses et échanges qu’ils suscitent, de leurs réécritures et transformations, de leurs déclinaisons en de nouveaux contenus et sur d’autres supports. À cet effet, nous allons utiliser, pour une évaluation des circuits et des impacts, les outils de comptage intégrés aux différents supports et applications désormais disponibles : achats d’exemplaires du livre papier et distribution de ces achats, bien entendu ; mais aussi décompte des téléchargements des différentes versions numériques ; fréquentation des pages du site de la maison d’édition et du site dédié au livre lui-même ; nombre de vues et de « likes » sur les réseaux sociaux, et portée des pages correspondantes ; vues, « likes » et commentaires des posts sur ces pages ; portée des articles traitant de l’ouvrage dans la presse, sur les réseaux sociaux, et le cas échéant sur des supports de type Wikipedia. L’hypothèse est qu’à propos d’un ouvrage donné, on peut essayer d’évaluer, par exemple, partant de la publication d’un post traitant de l’ouvrage, les effets de cet événement sur la fréquentation du site dédié à l’ouvrage, ou ses effets sur les téléchargements de l’ouvrage lui-même. Si le contenu de l’ouvrage s’y prête, on pourrait ainsi observer au jour le jour le déploiement des échanges, la formation éventuelle d’une communauté, et les formes de collaboration qui la caractérisent.

L’Ill : Un programme ambitieux…

MN : Nous n’aurons peut-être pas tous les outils pour tout faire, mais on voit que les pistes de recherche sont nombreuses et, en effet, prometteuses de résultats intéressants.

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